Faire travailler plus les séniors… ou assurer le droit à l’emploi des femmes ?

Le 15 avril 2025, dans son discours sur l’état des finances publiques, François Bayrou a souligné le faible taux d’emploi des seniors sans en questionner les raisons. Une focalisation qui occulte la question de l’emploi des femmes et de son potentiel.

Par Christiane Marty
Tribune publiée par Libération, le 21 avril 2025

Depuis 30 ans, pour justifier les réformes successives des retraites, les discours officiels alarment sur la dégradation du rapport entre le nombre des personnes actives et des personnes retraitées. Ils expliquent qu’il faut travailler plus et, à nouveau, c’est le mot d’ordre actuel du gouvernement. Les séniors sont visés en premier lieu : François Bayrou, dans son discours du 15 avril sur l’état des finances publiques, a souligné leur plus faible taux d’emploi par rapport à nos voisins européens. Certes, mais quelles en sont les raisons ? 

Elles sont liées notamment aux pratiques d’un management, spécifique à la France, qui continue d’écarter les salarié·es à partir de 55 ans. Ainsi, une proportion sensible des séniors ne sont plus en emploi avant de prendre leur retraite, ils sont au chômage, en inactivité, en maladie ou invalidité et vivent une situation de précarité. De très nombreuses personnes arrivent à 60 ans, ou même avant, usées par le travail et aspirent à une retraite bien méritée, avant que leur santé ne se dégrade trop. Cette situation acte l’échec de la prise en compte de la pénibilité des emplois, pourtant réclamée par les syndicats et promise régulièrement depuis la réforme Woerth de 2010… Et elle acte l’absence de préoccupation pour combattre la pénibilité des emplois. 

Renoncement à l’objectif d’égalité

Cette focalisation sur l‘emploi des séniors occulte la question de l’emploi des femmes et du potentiel lié à la hausse de leur activité. Elle est continuellement escamotée, y compris dans les rapports annuels du Conseil d’orientation des retraites dont les projections pérennisent le plus faible taux d’activité féminin ! Pourtant, à la différence des séniors, avoir un emploi reste le souhait de nombreuses femmes qui en sont privées. Souvent en effet, elles doivent se retirer de l’emploi ou passer à temps partiel du fait des difficultés à trouver un mode d’accueil pour leur enfant (56 % des enfants de moins de 3 ans sont encore gardés principalement par leurs parents1, le plus souvent la mère), et du fait des stéréotypes persistants qui leur attribuent la responsabilité des enfants. Les mères employées ou ouvrières sont plus souvent contraintes que les cadres de cesser leur activité pour les enfants2, du fait de plus faibles salaires, insuffisants face au coût d’une place d’accueil, ou de conditions de travail plus contraignantes (horaires irréguliers, pénibilité, etc.). Il n’y a pourtant aucune justification à ce que les femmes soient moins intégrées à la population active que les hommes, ni à ce que l’emploi à temps partiel soit majoritairement féminin… si ce n’est un renoncement à l’objectif d’égalité.

De plus, puisque le gouvernement se fonde sur les comparaisons entre pays, rappelons-les : la France ne se situe qu’au 21e rang des 27 pays de l’Union européenne3 en ce qui concerne le taux d’emploi des femmes ! Il y a donc une forte marge d’amélioration possible par rapport aux autres pays… mais aussi par rapport aux hommes. Car la différence est importante entre les taux d’activité des femmes et des hommes. Dans la tranche d’âge des 25-49 ans (la plus concernée par la charge liée aux enfants), elle atteint 8,1 points (84,5 % contre 92,6 % respectivement4) et elle est très liée au nombre d’enfants. Sans enfant, cette différence est négligeable mais elle monte à 38,1 points entre les taux d’activité des femmes et des hommes qui ont 3 enfants dont un de moins de 3 ans ! Le manque de modes d’accueil de la petite enfance est ainsi l’une des causes essentielles de la plus faible participation des femmes au marché du travail et de leur prédominance dans l’emploi à temps partiel, avec toutes les implications négatives ensuite sur leur retraite. 

Adopter une politique cohérente

Ces quelques éléments pointent l’importance d’adopter une politique cohérente pour assurer le droit à l’emploi des femmes car, on le sait, les politiques menées influencent grandement l’activité des femmes, dans un sens dissuasif ou au contraire incitatif. Cela doit passer par l’organisation d’un véritable service public de la petite enfance, avec la création de places d’accueil en nombre suffisant et de filières professionnelles qualifiées et revalorisées ; la refonte du congé parental et du congé de paternité pour favoriser la prise en charge égalitaire des enfants par les parents dès la naissance ; l’éducation à l’égalité dès l’enfance et la lutte contre les stéréotypes sexués ; la remise à plat du quotient conjugal de l’impôt sur le revenu, reconnu officiellement comme un frein à l’emploi des femmes ; la revalorisation des métiers – dont un grand nombre sont occupés par des femmes – que « nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal », promise par Emmanuel Macron en 2020 et toujours attendue. 

De nombreuses opportunités d’emplois, utiles, existent pour répondre aux besoins sociaux et environnementaux, et ils ont vocation à s’adresser aux femmes comme aux hommes. Réorienter l’activité économique vers la prise en charge de ces besoins initierait un cercle vertueux bénéfique à la société toute entière. 


Christiane Marty est l’autrice de L’enjeu féministe des retraites.

  1. Drees, Études et résultats N° 1257, 14/02/2023. ↩︎
  2. Drees, « L’articulation entre vies familiale et professionnelle repose toujours fortement sur les mères », Études et résultats, mars 2024. ↩︎
  3. Insee, Taux d’emploi selon le sexe et l’âge dans l’Union européenne en 2023. https://www.insee.fr/fr/statistiques/2412084#tableau-figure1 ↩︎
  4. Insee, Emploi, chômage, revenus du travail, Édition 2024. ↩︎

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