Femmes et retraite, un besoin de rupture

ANNEXE

Le faux « bon sens » de l’argument « on vit plus vieux, il faut travailler plus longtemps »

1- L’augmentation de l’espérance de vie ne date pas d’aujourd’hui [1] : selon l’Institut national d’études démographiques, l’espérance de vie (EDV) augmente régulièrement depuis 250 ans, à l’exception des périodes de guerre. Cette augmentation n’a pas empêché que le temps de vie passée au travail diminue régulièrement. Du 19e siècle à la fin du 20e, le temps de travail individuel a ainsi été divisé par 2, le nombre d’emplois a été multiplié par 1,75, la productivité horaire a été multipliée par 26, et la production multipliée par 20. Cette évolution positive a été permise, tout au moins jusqu’au milieu des années 1980, par le partage des gains de productivité. Cela signifie que le partage de la richesse produite peut permettre que l’augmentation de l’espérance de vie s’accompagne d’une baisse du temps passé au travail : c’est ce qu’on appelle le progrès. C’est la réforme de 1993, qui en instaurant un allongement de la durée de cotisation nécessaire pour la retraite, a donc initié cette inversion historique de la courbe qui jusqu’à alors était celle du progrès.

2- La règle concrète qui régit l’allongement de la durée de cotisation et qui est actée dans la loi de 2003 s’appuie sur le principe suivant, censé traduire l’équité : les gains d’espérance de vie (EDV) doivent être répartis entre la durée de vie professionnelle (pour les 2/3) et la durée de vie à la retraite (pour 1/3), le partage 2/3, 1/3 renvoyant à la situation qui était celle de 2003. Ce principe n’est pas acceptable en lui-même (cf. point 1). Mais, même si on se plaçait dans cette logique, ce n’est pas l’espérance de vie qui devrait être considérée, mais l’espérance de vie en bonne santé, ou espérance de vie sans incapacité (EDVSI). Celle-ci renvoie à la durée de vie sans limitation des fonctions essentielles telles que les aptitudes à se déplacer, se nourrir, se vêtir. Or, cette part de vie sans limitations fonctionnelles diminue selon une étude de l’Institut national d’études démographiques (INED) de 2011[2]. Entre 2008 et 2010, l’EDVSI est passée pour les hommes de 62,7 ans à 61,9 ans [3] (soit moins 0,8 ans), et pour les femmes de 64,6 ans à 63,5 ans (soit moins 1,1 an). On peut noter au passage que l’EDVSI diminue plus vite chez les femmes. La règle sur la répartition de gain d’EDV se traduit donc, au vu des ces résultats, par un allongement régulier de la durée de vie au travail, accompagné d’un raccourcissement de la part de vie en bonne santé. Il y a mieux comme principe d’équité !

En outre, comme la mauvaise santé arrive plus fréquemment dans les âges plus élevés, l’allongement de la durée de cotisation aboutit à ce que la retraite se trouve privée de ses meilleures années, qui sont les premières dans la soixantaine. La part de vie à la retraite que l’on peut espérer passer en bonne santé affiche une forte baisse.

Enfin, même si les limitations fonctionnelles arrivent plus fréquemment aux âges élevés, l’INED indique aussi que la part des limitations fonctionnelles avant 65 ans est importante. Il note : « dans le courant actuel de promotion d’un vieillissement actif et de participation sociale, en particulier de participation au marché du travail, ce résultat nous paraît essentiel. La participation sociale nécessite un état de santé approprié et ces signes d’altération dans la tranche d’âges des 50-64 ans indiquent qu’il sera difficile pour certains d’augmenter le niveau global d’activité, y compris dans cette tranche d’âge. » La dégradation des conditions de santé dans cette période de vie n’est probablement pas étrangère à celle des conditions de travail. Raison de plus pour mettre fin à cette règle infondée et nuisible qui régit l’allongement de la durée de cotisation.


[1] Ce point reprend ce qui est développé dans Attac et Fondation Copernic Retraites, l’heure de véritéop. cit.

[2] Audrey Sieurin, Emmanuelle Cambois, Jean-Marie Robine, « Les espérances de vie sans incapacité en France, une tendance réelle moins favorable que dans le passé », INED, janvier 2011. L’étude indique en outre que la moitié seulement de l’espérance de vie (EV) à 50 ans des hommes et 40 % seulement de celle des femmes sont des années de bonne santé fonctionnelle. Ceci étant, la baisse de l’EDVSI étant récente, il sera nécessaire d’avoir une évaluation de la tendance sur une période plus grande

[3] Données INED 2012

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